Echange interculturel pour l’éducation à la non-violence
Cet été du 7 au 17 août 2006, à la Borie Noble, l’association « Jeunesse et Non-violence » organisait un échange de jeunes. C’était une rencontre internationale pour des jeunes entre 18 à 25 ans de Palestine, Israël, Espagne et France sur le thème de l’éducation à la paix et la résolution des conflits par la non-violence dans le cadre du Programme Jeunesse Européen. Les groupes étaient composés de 10 participants et d’un ou deux encadrants par pays.
Cette rencontre était l’aboutissement et la réalisation de 2 ans de travail de préparation et de plusieurs voyages et de rencontres avec les associations partenaires d’Espagne, d’Israël et de Palestine.
Tout a commencé par un voyage en Israël en 2004 où j’ai rencontré plusieurs organisations impliquées dans le dialogue entre les deux peuples, ensuite en 2005 c’était un rendez-vous á Bethléem, organisé par Nava Hefetz, israélienne (Directrice du département d’éducation de l’ONG « Les Rabbins pour les droits de l’homme ») qui n’a pas hésité á rentrer dans les territoires palestiniens pour rencontrer plusieurs organisations pacifistes de Cisjordanie et d’envisager des projets à long terme avec des partenaires palestiniens, malgré les affrontements et la violence actuelle.
Ensuite, la dernière semaine d’avril nous nous sommes rencontrés à Nogaret pour un séminaire de formation à la non-violence afin de préparer ensemble la rencontre de l’été. Les échanges furent très riches et nous ont permis de voir à quel point nos valeurs profondes et essentielles sont proches et que le choix de la non-violence établi un lien qui dépasse nos différences culturelles et religieuses.
Nous avons partagés aussi des temps spirituels dans l’esprit du dialogue interreligieux au cours desquels nous nous sommes tous unis contre l’absurdité de la guerre. Le bilan était sincère et parfois critique mais tous se sont engagés à continuer à maintenir le lien et le dialogue.
L’échange de cet été s’est déroulé au moment le plus fort et le plus tendu de la guerre du Liban et offrait un espace de trève et de rencontre à ces jeunes victimes de la tragédie permanente de la guerre et du découragement dans leur attente de paix face à l’impasse de l’escalade de la violence.
Les membres des organisations partenaires, Palestinian Vision, Les Rabbins pour les droits de l’homme, et Paz y Trabajo étaient conscients des tensions et de la difficulté de la circonstance, cela ne les pas empêcher de s’investir et de risquer la rencontre.
Il a fallu une semaine de pourparlers avec l’ambassade de France à Jérusalem pour obtenir enfin, deux jours avant leur départ, les visas des douze palestiniens de Jérusalem Est qui quittaient la Palestine par la Jordanie.
Après une première nuit au CREPS de Montpellier, centre régional de Jeunesse et Sports, le groupe s’est installé à la Borie, les palestiniens qui n’étaient pas habitués au camping logeaient en dortoir, tandis que le reste du groupe campait.
Nous avions accueilli, pour l’été, à la demande de la Cimade, une famille marocaine de Montpellier qui était en demande de régularisation. Rachida et sa famille m’ont aidé à accueillir chaleureusement les participants palestiniens, elle leur expliquait en arabe le mode de vie « Borie » et les choix de l’Arche dans notre simplification de vie : « Ici, c’est comme au Maroc ! Il n’y a pas d’électricité, il faut chauffer l’eau pour avoir de l’eau chaude, on vit au rythme de la nature, ici on prend encore le temps de se rencontrer et de faire la fête ! »
Rachida rayonnait de joie, elle venait d’apprendre, après 4 ans d’attente que sa demande de carte de séjour avait été acceptée. Ce fut l’occasion d’une grande fête à la Borie et d’une soirée de danse orientale où les marocaines et les palestiniennes nous fascinaient et nous entraînaient dans leur rythme, au son des derboukas et des cris de joie : « Allah Amdulillah ! ». Ensuite c’était le tour des garçons qui nous apprenaient à danser la debka palestinienne. Il y avait comme de l’euphorie dans l’air. Rachida était libre enfin, elle ne se cacherait plus comme une clandestine et ses cinq enfants n’auraient plus peur que l’on vienne les appréhender à la sortie de l’école. C’était comme si nous fêtions le rêve d’un monde sans frontière, où tous nous aurions les même droits, étrangers ou pas.
C’est par la fête qu’a commencé la rencontre. Nous n’avions pas au départ de programme défini, il fallait le construire ensemble et chaque groupe devait animer les journées à tour de rôle. Nous nous sommes donc réunis entre animateurs, deux par pays, pour construire un programme sur le terrain et en fonction des attentes de chacun.
C’est le groupe espagnol qui a organisé le premier atelier, il s’agissait d’un échange interculturel sous forme de débat en petits groupes : « Définition de la non-violence ». L’objectif de l’exercice, plutôt que de trouver une définition commune, était surtout d’essayer d’écouter et de comprendre les cheminements de chacun.
Pendant la journée du vendredi, nous avons vécu la dimension spirituelle interreligieuse de l’échange. Vers deux heures de l’après-midi, dans la salle commune, quand le soleil était au zénith, les musulmans, tournés vers la Mecque, nous invitaient à partager leur prière. Usamah et Issa nous expliquaient ensuite le sens de chaque rituel.
En début de soirée, c’était Yuval coiffé de sa kippa qui introduisait le Shabbat pendant que Michal allumait les bougies : « Le Shabbat, ce n’est pas seulement pour les juifs, c’est un temps sacré pour tous les hommes qui nous rappelle le septième jour de la création du monde…Shabbat Shalom ! ». Et lors de la prière communautaire, c’était Ireen seule chrétienne du groupe palestinien, qui de sa voix de soprane nous chantait l’évangile en arabe.
Chaque jour qui passait, était un pas de plus vers la confiance entre ces jeunes séparés au quotidien par l’ignorance et la méfiance de l’autre. Les préjugés tombaient à force de parole et d’écoute. Nous avions décidé d’aborder le thème du conflit Israël Palestine, pour cela il fallait créer un cadre spécifique, pour éviter les affrontements et ne pas générer plus de souffrance que celle qui existe déjà. Le cadre c’était les règles de la communication non-violente : parler de soi et pas des autres, de ses propres besoins, peurs, attentes et épreuves. Ne pas juger, ne pas accuser, ne pas comparer, mais seulement dire pour se faire entendre, pouvoir exprimer sa souffrance et chercher à comprendre la douleur de l’autre.
Se rejoindre à travers les mêmes besoins fondamentaux de paix, de sécurité, de stabilité et de développement dans son identité propre pour se rendre compte que les attentes des uns et des autres aboutissent au même rêve de reconnaissance, d’épanouissement et de liberté. Il me semblait important également d’approfondir avec eux la notion de résistance civile non-violente et de les convaincre de son efficacité. Pour lancer un débat sur ce thème, j’ai utilisé deux films comme outils pédagogiques. : « Gandhi » de Richard Attenborough et un documentaire sur la résistance non-violente au Chili contre la dictature de Pinochet.
Les deux films présentent des aspects différents de la non-violence. Le premier, démontre que la force spirituelle et la conviction d’un seul homme peut démanteler un empire par la non-violence, Le second, montre la résistance de tout un peuple qui se réveille peu à peu et qui sans aucun leader ni encadrement, réussi à vaincre sa peur et retrouve sa liberté.
Lors du débat sur le film de Gandhi, les jeunes reconnaissaient l’efficacité de l’action non-violente comme le meilleur moyen d’intervention contre les injustices dans la lutte pour les droits de l’homme, mais certains doutaient encore de leur propre capacité d’action dans le contexte actuel et soutenaient que les succès de Gandhi étaient principalement du à son charisme exceptionnel, mais que de telles actions n’étaient pas à la portée de tous.
Le second film leur a démontré le contraire. Au Chili, c’est monsieur et madame tout le monde, riches et pauvres, du plus jeune au plus âgé qui ensemble sont sortis dans la rue et qui dans la persévérance d’une démarche non-violente, sans maître ni consignes ont mis fin à la violence et à la dictature.
Après les projections suivies de débats, nous avons continué à développer la réflexion en cherchant ensemble quelles sont nos possibilités d’actions concrètes sur le terrain aujourd’hui en Israël et Palestine, mais aussi en Espagne et en France.
De part et d’autre, il y a eu des paroles et des engagements contre la guerre et pour des projets communs à long terme : « Quoi qu’il arrive nous maintiendrons le dialogue et dés que nous en aurons les moyens, nous organiserons de tels échanges dans notre pays ».
Avec des paroles adaptées, « We shall overcome » devenait l’hymne du camp et la dernière soirée avant le départ, ce chant consacrait l’ouverture de la fête.
Il est difficile de décrire avec des mots, la beauté des costumes, des couleurs, de la musique, de la danse au rythme des derboukas et cette foule de jeunes de cultures mélangées chacun fiers de leur identité. Nous passions de la debka palestinienne au flamenco, de la danse orientale marocaine à la salsa et de la bourrée aux danses israéliennes de la façon la plus naturelle du monde, en oubliant pour un instant nos origines et ce qui nous séparent.
Cette rencontre est la première d’un projet à long terme de formation et d’échanges avec un objectif principal : développer une culture de la non-violence dans les milieux universitaires en Europe et au Proche Orient, travailler ensemble dans des projets concrets pour changer la société en commençant par les étudiants.